Bons Baisers de Bruges, de Martin McDonagh

In Bruges.

Film britannico-belge, 1h41. Genre : Policier-Thriller.

2 prix et 6 nominations

 

Synopsis :

Lors de son dernier contrat rempli à Londres, Ray, dit «le môme», un tueur à gages, abat par erreur un garçonnet. Harry Waters, le patron, l'envoie avec son acolyte Ken à Bruges, le temps que l'affaire soit oubliée. La cité lacustre déprime profondément Ray, perturbé par son crime. Goûtant la quiétude de Bruges, Ken l'épaule dans ce moment difficile. Il le traîne visiter musées et monuments dans une ultime tentative éducative. Mais l'indécrottable môme cumule les bévues, rongeant son frein dans l'attente des instructions de Harry, qui tombent un soir par téléphone, alors qu'il est sorti. Ken a du mal à accepter le nouveau contrat : il doit éliminer Ray...

 

Bons Baisers de Bruges

L'Analyse de Mathilde :

Un film de grande qualité repose entre autre sur l’alliance de trois arts primordiaux : la musique, la photographie et la maîtrise des techniques cinématographiques. À ces critères de préférence s’ajoutent un jeu d’acteurs et un scénario remarquables qui donnent naissance à une œuvre d’art de haut-vol.

C’est le cas de Bons Baisers de Bruges.

 

Dès l’introduction en voix-off de Colin Farrell, le ton est donné. Les images de l’architecture médiévale de la Venise du Nord défilent sur fond d’une mélodie simple mais poignante dont le thème sera repris tout au long du film.

« Quittez Londres, bon Dieu de merde, espèce de crétins » est l’ordre péremptoire lancé par Harry Waters (Ralph Fiennes) qui marque le coup d’envoi de ce match opposant le désespoir grandissant de Ray (Colin Farrell), tueur à gages commettant l’irréparable dès son premier contrat, et la complaisance de Ken (Brendan Gleeson), en totale symbiose avec cet décor brugeois, à la fois docile et véhément quand il s’agit de restaurer la dignité désabusée de son malheureux compère.

À mi chemin entre le drame tragi-comique et le cinéma contemplatif, Bons Baisers de Bruges cumule les transitions aux effets de style épurés et les mouvements de caméra d’un naturel désarmant qui entraînent le spectateur au cœur même de l’histoire, parcourant les rues d’une Bruges assortie aux couleurs de Noël.

Si ce film se démarque essentiellement par son environnement tantôt glacial, tantôt chaleureux, on soulignera par ailleurs une certaine audace dans les dialogues. Colin Farrell brille par sa répartie maladroite mais tranchante (notamment dans la scène où Ken lui propose de monter au sommet du clocher du beffroi, où Ray estime que s’y trouve « la vue de là où il est, qu’il voit très bien de là où il est ») et par son humour pince-sans-rince (cf. le monologue de Ray qui énumère les noms de nains célèbres, R2D2 en tête de gondole).

Brendan Gleeson, quant à lui, ne se départit jamais de sa nonchalance et de sa naïve bienfaisance qui adoucit les mœurs un peu révoltées et très suicidaires de son protégé. Second rôle qui lui vaudra plusieurs nominations, le personnage de Ken reste dans la mémoire comme celui d’un héros paternaliste et protecteur en total contraste avec son très torturé frère d’armes.

 

Enfin intervient l’irréprochable Ralph Fiennes (qui a joué aux côtés de Brendan Gleeson dans trois Harry Potter, méconnaissable dans son rôle de Voldemort). Il adopte ici le masque de l’antipathique et obscène Harry Waters, patron des patrons dont émanent les lointaines consignes qui feront de lui le seul et unique responsable du carnage final amené tout en douceur après une heure trois-quarts de film.

Colin Farrell, à deux doigts de surjouer, surprend tout au long du film par les caractères antinomiques qui l’habitent. Lors des sorties qui lui sont imposées dans « ce trou de crottés », il traîne des pieds « comme une espèce de sale petit morveux qui a fait tomber son cornet », se met à dos les touristes comme les autochtones, puis se transforme en vacancier désinvolte errant comme une âme en peine, ses tourments en bandoulière et son inconditionnelle morosité pour seul ami.

Pour finir, l’incontournable du film : la musique de Carter Burwell. Le même thème est répété de bout en bout, au piano, à la contrebasse, en accéléré ou encore en fond sonore à peine perceptible, glissé entre le célèbre 2000 Miles des Pretenders, un morceau de Schubert et un titre des Dubliners, en hommage au pays natal du cinéaste.

Si l’on peut reprocher au cinéaste d’avoir trop tôt dévoilé au grand jour la fameuse bavure du contrat et donc d’annihiler le mystère qui plane autour du personnage dépressif du Ray, on ne peut toutefois qu’applaudir la façon dont il rallume la flamme du suspense. À savoir, en mettant un point d’honneur à toutes les autres thématiques développées ci-dessus ; répliques cinglantes, dialogues piquants et inattendus (la guerre interraciale entre Noirs et Blancs, asiatiques et métis, l’utilisation dans la langue courante du terme « renfoncement » au détriment de « coins et recoins », etc…), acteurs expressifs, décors enchanteurs (« un vrai conte de fée », selon Harry Waters), musique envoûtante…

En bref, tout pour plaire à ceux qui raffolent des comédies à la fois sombres, drôles et esthétiques. Ce film irlandais entretient l’essoufflement du spectateur à travers une errance sans fin et des rebondissements incessants brodés autour du fil conducteur. En somme, un film qui scinde l’audimat en deux catégories : ceux qui s’ennuieront du début à la fin, et ceux qui reverront le film un nombre incalculables de fois. Juste pour l’ambiance.

Note : 5/5.

 


BONS BAISERS DE BRUGES - Bande-annonce VF